OLGA MALAKHOVA : L’ART DE LA FANTAISIE

La fantaisie est tout un art, un art fait de motifs divertissants, de traits amusants, de compositions parfois fantasques, d’un imaginaire souvent merveilleux, enchanteur, de gestes et pensées libres, et de sujets très structurés et accessibles en même temps. Paradoxalement, la fantaisie est surtout l’art subtile de la délicatesse masquée, de la sensibilité savamment déguisée, de l’apparent et du caché, de l’art d’être véritablement … « superficiels – par profondeur »*.

D’amusement en catharsis, la peintre russe Olga Malakhova, née à Tallinn (Estonie) mais installée et résident en permanence depuis près de 30 ans en Tunisie (Gafsa puis La Marsa), incarne avec brio l’art de la fantaisie en peinture. Cet art musical ancestral (de l’italien fantasia)  consistait à prendre quelques libertés avec les formes usuelles, exactement ce que fait Olga dans sa peinture, jusqu’à en faire un genre à part entière, son genre à elle.

Dans une période historique complexe et confuse pour la Tunisie, ces années post-révolution 2011 marquées par des remises en question multiples, par des souffrances et échecs individuels et collectifs, par des tensions et ruptures dans de nombreux domaines, y compris dans le monde de l’art et de la culture, Olga Malakhova s’est démarqué de ce contexte en réalisant une peinture résolument joyeuse, généreuse, créative et surtout résiliente. Depuis l’été 2015 jusqu’à aujourd’hui (22 Juillet 2020), son parcours artistique ne cesse d’exploser, de s’exposer et de révéler une démarche des plus attrayante et pertinente. A l’âge où beaucoup d’artistes commencent à se répéter et s’auto-citer, jusqu’à se parodier parfois eux-mêmes, Olga, elle, après une première partie de vie consacré au genre figuratif de manière très classique, sort de sa zone de confort, se ré-invente, et se trouve finalement.

Stanislav et Olga Malakhov

Observatrice depuis toujours du travail de son père, Stanislav Malakhov** (1935 – 2019), peintre paysagiste de l’Ecole russe de Saint Petersbourg, authentique esthète au rendu très soigné, elle réalise d’intenses recherches et documentations patrimoniales sur son pays d’adoption, la Tunisie, pour repenser de fond en comble son approche artistique, perfectionner sa technique, enrichir ses bagages et régénérer son inspiration. C’est ainsi que l’art et la symbolique berbère, la mosaïque romaine, les récits légendaires d’Elyssa, les carreaux de céramique polychrome de Chamla et Qallaline, l’art culinaire, la poterie, le tissage … ont rejoint les poupées matriochkas, jeux d’échec et icônes orthodoxes de la très sainte Russie dans la peinture d’Olga, et y sont devenus des sujets à part entière de son nouvel univers.

L’érudition éclectique d’Olga lui permet de considérer des maîtres internationaux aussi diverses que Wassily Kandinsky***, Théophile Alexandre Steinlen, Gustav Klimt, Constantin Brancusi, Jean Dubuffet ou encore Niki de Saint-Phalle. Instruite de toutes ces bonnes références, forte de ces bonnes bases, elle a développé son propre style, sa palette, sa signature, son devenir, et in fine sa place dans la prestigieuse chaîne des créatifs. Admiratrice en plus de ses illustres prédécesseurs tunisiens, les peintres Aly Ben Salem (1910-2001), Jellel Ben Abdallah (1921-2017), Zoubeir Turki (1924-2009) et Abdelaziz Gorgi (1928-2008) en particulier, Olga révère leurs parcours et originalités mais s’émancipe tout naturellement de tout mimétisme avec une quelconque école, ici celle de Tunis, et propose un cachet très personnel et parfaitement reconnaissable. Il faut beaucoup de respect et humilité à l’artiste qui prend le temps d’étudier, de comprendre et de digérer les démarches et œuvres de ses aînés comme de ses contemporains. Réciproquement il faut aussi beaucoup de respect et humilité au spectateur de l’œuvre d’Olga Malakhova pour apprécier pleinement son travail.

Développant son propre vocabulaire formel, cultivant ses thèmes et allégories personnelles, Olga harmonise des couleurs vives, des formes courbées, elle convoque son bestiaire favori composé de chats, petits oiseaux, poissons, chevaux et chameaux. Elle développe dans des détails parfois très discrets son sens de l’espièglerie, et de l’hommage aussi, et apporte de nombreuses idées qui à leur tour inspireront certains collègues. Dans ses nombreux petits formats, Olga Malakhova semble encore plus s’amuser et y faire des jeux purement récréatifs, indolents interludes entre deux œuvres plus complexes et sérieuses.

Et surtout Olga peint la femme. Dans tous ses états, extravertie, heureuse, meurtrie, complice, boudeuse, éprise, la femme d’Olga est polysémique, une muse aux humeurs et postures multiples, une héroïne universelle toujours en première ligne, une déesse plurielle qui régale de ses enthousiasmes et énergie avec une très grande générosité.

LE BON FOND D’OLGA

Choisir ce style d’expression, cette esthétique là, la fantaisie, relève d’une double-démarche volontaire et réfléchie de l’artiste. D’abord, dans une pure lecture littérale des tableaux, s’amuser soi et amuser les autres. Honorable et plaisante ambition, souvent réussie au vue de son succès auprès des suiveurs et collectionneurs, il y a toutefois aussi dans la peinture d’Olga quelque chose de plus intime, de plus profond, une sincérité désarmante, une franchise des sentiments, une authenticité des émotions, où son bon fonds technique révèle immanquablement son bon fonds humain, où de toiles en toiles elle dévoile tout son être avec une grande impudeur. Car peindre pour Olga c’est avant tout écouter battre son cœur dans ses plus profondes vibrations, c’est mettre à l’unisson ses pinceaux et pulsions, sa vie réelle et la fiction. Par l’ajout de personnages singuliers, dont certains sont récurrents d’une toile à l’autre, d’une collection à l’autre, la peinture d’Olga devient une captivante saga. Des banales tranches de vie aux aspirations les plus sublimes, de l’euphorie des rencontres aux turpitudes du quotidien, toute une théâtralité drôle et désinvolte, est mise en scène. Mais au-delà de cette éternelle jeunesse d’âme, loin d’être un angélisme ou une peinture naïve édulcorée, la force des tableaux d’Olga, leur profondeur, ce qui en fait leur valeur, c’est cette résilience heureuse. Il y a une vraie philosophie de vie derrière ces apparences chamarrées, une puissante volonté de survie, une intense intériorité s’exerçant à exorciser le tragique de l’existence, et qui y parvient avec humour et talent.

Devenue alors, au fil de ses nouveaux tableaux, la chroniqueuse picturale d’une Tunisie festive, colorée, cosmopolite, et surtout émancipée, l’artiste Olga Malakhova s’évertue collection après collection à réconcilier tous les visages, toutes les écoles, tous les quartiers, à aller au-delà des appartenances, époques et identités, au-delà des clivant replis de ce riche pays, pour converger vers une même Tunisie amoureuse et tant aimée.

La fantaisie est tout un art, un art fait de motifs divertissants, de traits amusants, de compositions parfois fantasques, d’un imaginaire souvent merveilleux, enchanteur, de gestes et pensées libres, et de sujets très structurés et accessibles en même temps. Paradoxalement, la fantaisie est surtout l’art subtile de la délicatesse masquée, de la sensibilité savamment déguisée, de l’apparent et du caché, de l’art d’être véritablement … « superficiels – par profondeur »*.

Jean-Baptiste MESONA, Sidi Bou Saïd, 22 Juillet 2020****

*  Nietzsche, Gai Savoir, 1886

**Pour mieux connaître l’œuvre de Stanislav Malakhov, se rapporter au livre d’Hatem Bourial « La Tunisie de Stanislav Malakhov » (2020) qui présente les tableaux réalisés en Tunisie.

*** Un éclairage sur le passage de Wassili Kandinski en Tunisie par Olga Malakhova : https://www.arte.tv/fr/videos/089881-000-A/vassily-kandinsky-bleu-de-tunisie/

**** Bon anniversaire Olga !

Olga MALAKHOVA

Née à Tallin, Olga MALAKHOVA a fait ses études universitaires à Leningrad, puis le Mastère de recherche aux Beaux-Arts de Gabès. Actuellement elle est maître-assistante à l’Institut Supérieur des Cadres de l’Enfance à Carthage Dermech, Docteur en Esthétique, Sciences et Technologies des Arts (Spécialité : Arts plastiques et photographie, l’Université Paris 8). Elle est auteure d’une thèse intitulée : « Du tableau à l’installation. La construction du paysage en Tunisie, de l’époque coloniale à nos jours », qui vient d’être publiée en France par ANRT.

Olga Malakhova est membre de l’Union des Artistes Plasticiens Tunisiens et de la Fédération Tunisienne des Arts Plastiques. Egalement elle est présidente de l’Association « Capsa : Art et Culture ». Elle expose en Tunisie depuis 1988 dans de nombreuses expositions collectives et personnelles. L’artiste a à son actif plusieurs acquisitions étatiques et privées en Tunisie et à l’étranger. Ses tableaux moyens et grands formats sont visibles actuellement à Mutuelle ville, Tunis, chez Elyssa Artisanat (à 20m du lycée Mendès-France), et ses petits formats à Cacciola au Kram.

Contact :

Facebook : https://www.facebook.com/olga.malakhova.10

Email : olga.malakhova1@gmail.com

Mobile : (00216) 58 18 62 26


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