Concile d’Épaone (517) : ce que l’on sait, ce que l’on pense, ce qui reste discuté

📌 En bref (lecture rapide) Le concile d’Épaone (15 septembre 517) est l’un des premiers grands conciles de l’Occident post-romain. Réuni par saint Avit de Vienne et saint Viventiole de Lyon dans le royaume burgonde, peu après la conversion du roi Sigismond, il rassemble 24 évêques signataires et promulgue 40 canons disciplinaires qui vont marquer durablement le droit canonique gaulois. Sa localisation reste un objet de débat historiographique : quatre hypothèses ont été défendues depuis le XVIIᵉ siècle (Yenne, Évian, Crézantien/Ponas, Saint-Romain-d’Albon), avec une convergence contemporaine vers Saint-Romain-d’Albon (Drôme), sans que le statut de preuve archéologique soit pour autant atteint.

« Saint Avit de Vienne (v. 450 – v. 518/525), métropolitain de Vienne, âme du concile d'Épaone »
« Saint Avit de Vienne (v. 450 – v. 518/525), métropolitain de Vienne, âme du concile d’Épaone »

🧭 Sommaire

  1. Pourquoi un concile dans le royaume burgonde en 517 ?
  2. Qui a convoqué le concile ?
  3. Quand et où s’est-il tenu ?
  4. Le débat historiographique sur la localisation
  5. Les évêques participants
  6. Les 40 canons promulgués
  7. Impact pour l’histoire de l’Église et de l’Europe
  8. FAQ, glossaire, mini-biographies, bibliographie

📖 Suite à lire : la Partie 2 de ce dossier est consacrée aux fouilles archéologiques en cours à Saint-Romain-d’Albon et à la continuité patrimoniale exceptionnelle du territoire (Épaone → Mantaille → naissance du Dauphiné).


🏛️ Pourquoi un concile dans le royaume burgonde en 517 ?

L’Europe fragmentée après la chute de Rome

En 476, l’empire romain d’Occident s’effondre. L’ancienne Gaule romaine se morcelle en royaumes germaniques. Francs, Burgondes, Wisigoths et Ostrogoths se partagent les territoires, tout en conservant largement l’administration et la culture romaines.

Clovis, roi des Francs, se convertit au catholicisme à Reims — la date est débattue (496, 505 ou 507). Sa victoire de Vouillé en 507 contre les Wisigoths ariens étend son influence. Les Francs deviennent ainsi les champions de l’orthodoxie nicéenne en Occident.

À l’inverse, les Burgondes — installés depuis 443 dans la vallée du Rhône — restent majoritairement ariens jusqu’au début du VIᵉ siècle. Leur royaume, centré sur Genève, Lyon et Vienne, forme un État puissant mais fragile, pris en tenaille entre les Francs au nord et les Ostrogoths de Théodoric en Italie.

L’avènement de Sigismond, premier roi burgonde catholique

Sigismond, fils de Gondebaud, devient roi des Burgondes en 516. Attaché à l’arianisme par sa famille, il s’est converti au credo de Nicée entre 502 et 506 sous l’influence d’Avit, évêque de Vienne. Premier roi burgonde catholique, il cherche à consolider son pouvoir en rapprochant son royaume de l’Église romaine et des Francs.

Dès son accession au trône, Sigismond s’efforce de faire disparaître l’arianisme de son royaume, conseillé par Avit qui paraît avoir été son grand inspirateur. C’est dans ce but qu’il autorise la convocation du concile d’Épaone en 517.

Un point mérite d’être souligné : sans le soutien politique et institutionnel de Sigismond, le concile n’aurait tout simplement pas pu se tenir. Si le roi ne siège pas directement dans l’assemblée — les débats relèvent des seuls évêques, selon la tradition synodale — il en autorise la tenue sur son territoire, en garantit la sécurité, et accepte d’avance les décisions disciplinaires comme cadre normatif de son royaume. La libre convocation par Avit, l’ouverture de l’assemblée aux clercs et laïcs, l’ordre du jour laissé à la discrétion du clergé : autant de marques d’une confiance royale qui distingue nettement Sigismond de son père Gondebaud, demeuré arien jusqu’à sa mort. En ce sens, le concile d’Épaone est autant un acte ecclésial qu’un acte de politique royale.


📜 Qui a convoqué le concile d’Épaone ?

Saint Avit de Vienne, l’âme du concile

Sextus Alcimus Ecditius Avitus est né vers 450, dans la cité de Vienne, en Gaule romaine. Fils du sénateur Hésychius — également évêque métropolitain de Vienne avant lui —, il appartient à la noblesse sénatoriale gallo-romaine. Détail souvent oublié : il est le frère d’Apollinaire, futur évêque de Valence, lui aussi signataire du concile.

Devenu évêque de Vienne en 490, Avit bénéficie dans l’Église du royaume burgonde de la position d’une sorte de primat, selon l’historienne Luce Pietri (2009). Diplomate avisé, théologien fécond, poète, il est conseiller auprès des rois Gondebaud puis Sigismond.

Saint Avit de Vienne (v. 450 – v. 518/525), métropolitain de Vienne et inspirateur du concile d’Épaone

Une lettre de convocation transmise à la postérité

Avit convoque et préside, avec l’évêque de Lyon Viventiole, le concile en 517. Sa lettre solennelle, conservée jusqu’à nous, mentionne la pression romaine : « J’ai reçu plus d’une fois des lettres acerbes du pape de Rome, nous stigmatisant pour cette négligence. »

Une seconde lettre, signée de Viventiole — écolâtre au monastère de Saint-Oyend (Saint-Claude, Jura) avant d’être promu à l’épiscopat —, convoque clercs et laïcs au concile, afin que le peuple puisse connaître les canons promulgués par les seuls évêques.

Le contexte romain : Hormisdas et le schisme acacien

À Rome, le pape Hormisdas (514-523) œuvre à résoudre le schisme acacien qui sépare l’Église d’Orient de Rome depuis 484. Il laisse environ 80 lettres dont au moins huit adressées à Césaire d’Arles et à Avit de Vienne.

Le 15 février 517, Hormisdas mentionne dans une lettre à Avit que les évêques de Dardanie et d’Illyrie ont demandé leur rattachement à Rome. Cet échange épistolaire, à la veille même du concile, témoigne du dialogue régulier entre Rome et Vienne, et de l’insertion du concile d’Épaone dans la diplomatie ecclésiastique de l’Occident.


🗓️ Quand et où s’est tenu le concile d’Épaone ?

Une date précise mais discutée

Le concile s’ouvre probablement le 6 septembre et se termine le 15 septembre 517 — Thomas Mermet indiquait pour sa part les 8 au 17 octobre, hypothèse minoritaire. La date de clôture est désignée dans les actes par la formule « le 17 des calendes d’octobre, sous le consulat d’Agapit ».

Une formulation géographique volontairement large

Les actes désignent simplement « la paroisse d’Épaone », située « sur les frontières du royaume des Burgondes et près du Rhône ». Formulation assez large pour avoir autorisé, au fil des siècles, plusieurs identifications concurrentes.

Cette imprécision est révélatrice : pour les contemporains, l’identification du lieu était sans doute évidente ; pour les générations postérieures, elle a ouvert la porte à un long débat érudit, que la recherche actuelle continue d’arbitrer.


🔍 Le débat historiographique sur la localisation

Cette question, qui peut paraître secondaire, structure en réalité tout le rapport contemporain à Épaone. Elle mérite d’être restituée avec rigueur.

Panorama des principales hypothèses

Quatre grandes localisations ont été défendues par la tradition érudite :

  • Yenne (Savoie, diocèse de Belley) : identification ancienne, retenue notamment par les éditeurs des actes au XVIIᵉ siècle (Labbe et Cossart, 1671) et reprise par plusieurs auteurs jusqu’au XXᵉ siècle, dont l’abbé Chaillet (2010). Elle s’appuie sur la similitude phonétique entre Etanna (forme attestée pour Yenne) et Epaona, ainsi que sur la position de Yenne près du Rhône, à la frontière historique du royaume burgonde.
  • Évian / Chablais (rives du Léman) : hypothèse défendue par certains érudits anciens, qui plaçait le concile à proximité des centres burgondes proches du lac Léman.
  • Crézantien, près de Vienne, ou Ponas (paroisse aujourd’hui sur la commune de Bonnefamille, entre Vienne et Bourgoin) : hypothèses avancées notamment par l’historien dauphinois du XVIIᵉ siècle Nicolas Chorier.
  • Saint-Romain-d’Albon (Drôme) : identification soutenue par la tradition régionale dauphinoise, et aujourd’hui privilégiée par la recherche académique contemporaine.

Pourquoi Saint-Romain-d’Albon s’impose progressivement

L’hypothèse albanaise s’est progressivement imposée à partir du XIXᵉ siècle, puis confirmée par les travaux d’archéologie médiévale du dernier demi-siècle. Quatre faisceaux d’indices convergent :

  1. Argument toponymique : la chaîne d’attestations est documentée dans les chartes — Epaonensi (883), Eppaonis (831, diplôme impérial), Ebaonem sive Tortilianum (887), évoluant vers Albione/Albone au XIᵉ siècle. La continuité Épaone → Albon est ainsi philologiquement cohérente.
  2. Argument géo-ecclésiastique : Saint-Romain-d’Albon appartient au diocèse de Vienne, donc à la province ecclésiastique d’Avit, qui pouvait y convoquer un concile « sur ses biens propres » sans empiéter sur d’autres autorités. La position « près du Rhône, sur les frontières du royaume burgonde » correspond également bien (Yenne, à l’inverse, posait la difficulté d’appartenir au diocèse de Belley, dont l’évêque ne figure pas parmi les signataires — et pour cause : ce siège n’existait pas encore en 517).
  3. Argument archéologique : la basilique funéraire mérovingienne avec une vingtaine de sarcophages, découverte en 1875 ; la villa gallo-romaine encore occupée dans l’Antiquité tardive ; les deux églises altomédiévales documentées par les fouilles ; le diplôme de Louis le Pieux du 3 mars 831 mentionnant à Épaone deux églises en ruine dédiées à saint André et saint Romain ; les campagnes de Jean-Michel Poisson (1994-2002).
  4. Argument d’autorité scientifique : Jean-Michel Poisson et Nicolas Payraud, qui font autorité sur l’archéologie médiévale du sud-est de la France, rattachent explicitement le site d’Albon à l’ancienne Epaone mérovingienne. Cette identification est aujourd’hui la plus largement reçue dans la littérature universitaire.

Une hypothèse forte, mais une prudence nécessaire

Il faut néanmoins se garder de toute conclusion définitive. Trois limites méthodologiques demeurent :

  • les actes du concile ne fournissent pas de coordonnées géographiques précises ;
  • les attestations toponymiques médiévales, bien que convergentes, n’établissent pas une équation stricte entre Epaonense et Albone ;
  • aucun mobilier archéologique ne porte mention explicite du concile lui-même — ce qui, au demeurant, serait extraordinaire pour un événement de quelques jours.

L’identification Épaone = Saint-Romain-d’Albon doit donc être présentée pour ce qu’elle est : une hypothèse forte, soutenue par un faisceau d’indices convergents et par la tradition savante régionale, mais qui n’a pas le statut d’une preuve archéologique au sens strict. Elle enrichit le patrimoine local sans le figer — et distingue nettement l’identification probable du fantasme local, distinction essentielle pour la solidité de la mémoire patrimoniale d’Albon.

📖 Vers la Partie 2 : les fouilles préventives en cours à Saint-Romain-d’Albon (opération « Cœur de village », diagnostic 2024, fouilles principales en démarrage au printemps 2026) viennent précisément documenter ce dossier. Que pourraient-elles apporter de nouveau ? Trois types de résultats pourraient renforcer l’hypothèse : une datation radiocarbone précise des inhumations altomédiévales, la mise en évidence d’un édifice religieux antérieur à l’actuelle église, ou des éléments de mobilier caractéristiques d’un site ecclésiastique de premier rang. Ces perspectives sont traitées dans le second volet du dossier.


👥 Qui étaient les évêques participants ?

Vingt-quatre signataires pour un royaume

Les actes du concile, conservés dans la Collection des conciles des jésuites Labbe et Cossart (Paris, 1671, tome 4), se concluent par la formule : « Ici finissent les canons d’Épaone, le nombre des évêques étant de 24 ». Vingt-cinq prélats sont mentionnés au total, l’un d’eux (Salutaris) étant représenté par le prêtre Peladius.

Plusieurs futurs saints

Parmi les signataires figurent plusieurs évêques canonisés : Saint Avit de Vienne (métropolitain), Saint Viventiole de Lyon, Saint Apollinaire de Valence (frère d’Avit), Saint Grégoire de Langres, Saint Pragmace d’Autun.

Une géographie épiscopale du royaume burgonde

Les évêchés représentés couvrent la Viennoise, la Lyonnaise et une partie de la Narbonnaise. Sont notamment cités dans les actes : Julien de Carpentras, Constance de Gap, Florent d’Orange, Florent de Saint-Paul-Trois-Châteaux, Fylagrius de Cavaillon, Venance de Viviers, Prétextat d’Apt, Tauricianus de Nevers.

Aucun évêque de Mâcon ou Belley ne figure dans cette liste, ces évêchés n’existant pas encore.


⚖️ Les 40 canons : une discipline nouvelle pour une société en mutation

Discipline du clergé

Réunis « par la faveur divine en l’église d’Épaone », les Pères promulguent quarante canons concrets. Le quatrième canon défend aux évêques, prêtres et diacres d’avoir des chiens de chasse ou des faucons. D’autres règles encadrent les visites aux femmes, les ordinations irrégulières et les déplacements sans lettres de recommandation.

Biens d’Église et monachisme

Les canons organisent un contrôle rigoureux des ventes, legs et précaires. Un abbé ne peut diriger deux monastères. Le canon 8 interdit d’affranchir les esclaves des moines, jugeant injuste que, tandis que les moines s’adonnent aux travaux agricoles quotidiens, leurs esclaves jouissent du loisir de la liberté.

Relations avec les « autres »

Le XVe canon, dont l’évêque de Vienne fut l’âme sinon le principal rédacteur, interdit aux laïcs de prendre leurs repas avec les juifs, et défend aux clercs de manger avec un laïc qui se serait souillé en mangeant à la table d’un juif. Il s’agit là de l’une des toutes premières mesures restrictives de ce type prises en Gaule à l’égard des communautés juives, dans un contexte post-arien où l’Église catholique nicéenne, désormais en position dominante au sein du royaume burgonde converti, cherche à clarifier les frontières confessionnelles avec l’ensemble des « autres » — ariens, juifs et hérétiques confondus. Elle ouvre ainsi une séquence législative qui sera reprise et durcie dans plusieurs conciles mérovingiens ultérieurs, marquant durablement l’histoire des relations entre chrétiens et juifs en Occident.

Morale, mariage et pénitence

Des règles détaillées portent sur l’inceste, le remariage des veuves de clercs, la réintégration des hérétiques repentis. Le concile d’Épaone, en 517, prononce une excommunication de deux ans contre celui qui a tué un esclave non condamné par le juge.

Une autre règle interdit à un veuf ou à une veuve d’épouser un beau-parent, sous peine d’excommunication. Cette règle conduisit, un an plus tard, à l’excommunication du prévôt du fisc Étienne, qui avait épousé sa belle-sœur.

Une avancée pour la condition des esclaves

L’Église déclare aussi légitimes les unions entre esclaves qu’elle a bénies. Elle recommande de ne pas séparer le mari de la femme, les parents des enfants, et de ne les vendre qu’ensemble. La condition du serf tendait ainsi à s’améliorer, et les mœurs étaient meilleures que les lois.


🌍 Quel impact pour l’histoire de l’Église et de l’Europe ?

Un précédent rapidement testé (518)

Dès 518, l’application stricte du canon contre les mariages incestueux provoque l’affaire du prévôt Étienne, ministre des finances de Sigismond, qui avait épousé sa belle-sœur. Selon les actes du concile de Lyon de 518 — qui traite précisément de ce cas —, les évêques auraient pris la sanction d’excommunication seuls, presque comme une sorte de « grève », certains ayant toutefois voté par contumace avant de quitter leur diocèse pour adoucir le sort du ministre.

Cet épisode a une portée symbolique considérable : à peine un an après leur promulgation, les canons d’Épaone sont opposables au plus haut fonctionnaire du royaume, et l’Église affirme ainsi son autonomie disciplinaire face au pouvoir civil.

L’intégration progressive dans le royaume franc (523-534)

Le concile officialise le ralliement catholique du royaume burgonde. Il prépare l’intégration progressive du territoire dans le royaume franc après la conquête de 523-534 par les fils de Clovis. Sigismond lui-même est livré à Clodomir le 1ᵉʳ mai 524 et décapité avec sa femme et ses deux fils.

Paradoxalement, la chute politique du royaume burgonde ne compromet pas l’héritage du concile : les canons d’Épaone continuent d’être appliqués dans les anciennes provinces burgondes, désormais franques, et deviennent un socle disciplinaire commun pour les Églises de la vallée du Rhône.

Un modèle pour les conciles mérovingiens ultérieurs

La postérité juridique d’Épaone est importante. Plusieurs de ses canons — sur l’inceste, le remariage des veuves de clercs, la liturgie, les relations avec les non-catholiques — seront repris, adaptés ou durcis dans la série des conciles mérovingiens qui jalonnent le VIᵉ siècle : Orléans II (533), Orléans III (538), Orléans IV (541), Auxerre (vers 585), Mâcon II (585), notamment.

Selon Odette Pontal, dans l’Histoire des conciles mérovingiens (Cerf, 1989) — ouvrage de référence sur cette période —, le concile d’Épaone légiférait pour la Bourgogne en 517, à côté du concile d’Orléans de 511 convoqué par Clovis et des assemblées méridionales de Césaire d’Arles. Ces trois foyers conciliaires constituent, ensemble, la matrice du droit canonique gaulois qui sera transmis aux époques carolingienne et médiévale centrale.

Une réception au-delà de la Gaule

Les canons d’Épaone ne restent pas confinés à la Bourgogne. Ils intègrent les grandes collections canoniques qui circulent en Occident à partir du VIIᵉ siècle, notamment la Collectio Hispana et, plus tard, les compilations pré-gratiennes du XIᵉ siècle qui préparent le Décret de Gratien (vers 1140). Par ce biais, plusieurs dispositions d’Épaone entrent dans le corpus du droit canonique classique, enseigné dans les écoles cathédrales et les facultés de droit canonique médiévales.

Le XVᵉ canon, sur les repas avec les juifs, connaît une trajectoire spécifique particulièrement durable : repris et amplifié par les conciles ultérieurs, il participe à la constitution d’un régime juridique de séparation qui structurera les relations entre chrétiens et juifs en Occident jusqu’à l’époque moderne. Son étude est aujourd’hui un terrain important de la recherche sur l’histoire des minorités religieuses médiévales.

Une valeur documentaire pour l’historien

Au-delà de son impact normatif, le concile d’Épaone constitue, pour l’historien contemporain, une source exceptionnelle sur la société gallo-romaine du début du VIᵉ siècle. Les canons renseignent, par leurs interdits mêmes, sur les pratiques réelles de l’époque : présence d’esclaves dans les monastères, chasse avec chiens et faucons chez les clercs, remariages avec des proches parents, commensalité judéo-chrétienne. Ce que le concile interdit permet, a contrario, de décrire ce qui se faisait.

Pour Ian Wood (The Merovingian Kingdoms, 1994) comme pour Odette Pontal, Épaone est ainsi l’un des trois ou quatre textes fondamentaux pour comprendre la transition entre Antiquité tardive et haut Moyen Âge en Gaule — ni simple codification ecclésiale, ni simple règlement disciplinaire, mais un miroir précieux de la société burgonde au seuil de son basculement franc.


🔗 Vers la Partie 2 : du concile au sol qui en garde la mémoire

Une fois le dossier scientifique exposé, une question se pose naturellement : que reste-t-il aujourd’hui, sur le terrain, de ce moment fondateur ? Et surtout : l’archéologie contemporaine peut-elle faire progresser le dossier de la localisation ?

Si l’hypothèse de Saint-Romain-d’Albon s’impose progressivement, c’est aussi parce qu’une opération archéologique préventive est en cours dans le bourg même, après le diagnostic réalisé en mars 2024 et la phase de fouilles principales en démarrage au printemps 2026. Trois résultats, s’ils étaient obtenus, pourraient enrichir significativement l’interprétation : une datation radiocarbone précise des inhumations altomédiévales devant l’église ; la mise en évidence d’un édifice religieux antérieur à l’actuelle église Saint-Romain ; ou encore la découverte de mobilier caractéristique d’un centre ecclésiastique de premier rang (plaques liturgiques, céramique importée, éléments épigraphiques).

La Partie 2 du dossier examine ces fouilles et leurs premiers résultats. Elle replace ensuite Épaone dans une continuité patrimoniale exceptionnelle qui, sur le même territoire, conduit du château de Mantaille (élection du roi Boson en 879) à la naissance du Dauphiné autour des comtes d’Albon (XIᵉ-XIVᵉ siècle).

➡️ À lire : Partie 2 — D’Épaone au Dauphiné : les fouilles de Saint-Romain-d’Albon et la continuité patrimoniale d’un territoire fondateur.


❓ FAQ – Questions fréquentes sur le concile d’Épaone

1. Quelle est la date exacte du concile d’Épaone ? Selon les actes, le concile s’achève le 15 septembre 517 (« 17 des calendes d’octobre, sous le consulat d’Agapit »). Il s’est probablement ouvert le 6 septembre. La date du 17 septembre, parfois citée, résulte d’une lecture inexacte du comput romain.

2. Combien d’évêques ont signé les canons ? Vingt-quatre signatures épiscopales figurent à la fin des actes. Vingt-cinq prélats sont mentionnés en tout, l’un d’eux (Salutaris) étant représenté par le prêtre Peladius.

3. Combien de canons ont été promulgués ? Quarante canons forment le corpus officiel, parfois cités comme « quarante et un » selon les éditions, en raison de variations de découpage dans les manuscrits.

4. Le concile s’est-il vraiment tenu à Saint-Romain-d’Albon ? La localisation reste qualifiée par la recherche actuelle d’« hypothèse forte ». Saint-Romain-d’Albon réunit plusieurs critères convergents : appartenance à l’Église de Vienne, position près du Rhône, mention du vicus Eppaonis en 831, basilique funéraire mérovingienne attestée par les fouilles. Mais l’identification ne dispose pas du statut de preuve archéologique stricte.

5. Pourquoi parle-t-on parfois d’Épaone à Yenne (Savoie) ? L’identification à Yenne remonte aux éditeurs des actes du XVIIᵉ siècle (Labbe et Cossart, 1671), reprise par plusieurs érudits jusqu’au XXᵉ siècle. Elle s’appuie principalement sur la proximité phonétique entre Etanna et Epaona. Elle est aujourd’hui largement abandonnée par la recherche académique au profit de Saint-Romain-d’Albon, notamment parce que Yenne appartenait au diocèse de Belley — siège qui n’existait pas encore en 517.

6. Quel rôle joue Sigismond dans ce concile ? Premier roi burgonde catholique (depuis 516), il accorde à Avit la liberté de convoquer et d’organiser le concile. Il n’y siège pas — la tradition synodale réserve les débats aux seuls évêques — mais son soutien politique est crucial : sans la garantie royale, l’assemblée n’aurait pu se tenir. Il en accepte d’avance les décisions comme cadre normatif de son royaume, faisant d’Épaone autant un acte ecclésial qu’un acte de politique royale.

7. Que disent les fouilles archéologiques actuelles ? Une opération archéologique préventive (« Cœur de village ») est menée à Saint-Romain-d’Albon : diagnostic en mars 2024, fouilles principales en démarrage au printemps 2026. Les premiers indices (traces romaines, inhumations altomédiévales) viennent documenter l’hypothèse d’identification d’Épaone. Ces fouilles et leur articulation avec la continuité patrimoniale du territoire (Mantaille, naissance du Dauphiné) font l’objet de la Partie 2 du dossier.


📚 Glossaire – Comprendre le vocabulaire du concile

  • Arianisme : doctrine chrétienne, condamnée au concile de Nicée (325), qui niait la pleine divinité du Christ. Religion de la majorité des peuples germaniques au Vᵉ-VIᵉ siècle.
  • Canon : règle disciplinaire ou doctrinale promulguée par un concile.
  • Concile provincial : assemblée des évêques d’une province ecclésiastique, convoquée par leur métropolitain.
  • Diptyques : tablettes liturgiques où étaient inscrits les noms des évêques en communion avec Rome.
  • Évêque métropolitain : évêque ayant juridiction sur les autres évêques d’une province ecclésiastique.
  • Lapsi : chrétiens ayant renié leur foi et cherchant à être réintégrés dans l’Église.
  • Précaire (du latin precarium) : concession temporaire d’un bien d’Église à un laïc.
  • Schisme acacien (484-519) : rupture de communion entre Rome et Constantinople sur la christologie.
  • Vicus : agglomération secondaire à l’époque romaine et altomédiévale, sans statut de cité.

🧑‍🎓 Mini-biographies

Saint Avit de Vienne (vers 450 – vers 518/525) Né à Vienne, fils du sénateur Hésychius, il succède à son père sur le siège épiscopal vers 490. Il défend l’orthodoxie chrétienne face à l’arianisme burgonde et entretient une correspondance soutenue avec Clovis et les rois burgondes. Auteur d’environ cent lettres, d’homélies et de poèmes religieux. Fêté le 5 février.

Saint Viventiole de Lyon (mort vers 524) Écolâtre au monastère de Saint-Oyend (Saint-Claude) avant d’être promu à l’épiscopat de Lyon vers 514. Il convoque clercs et laïcs au concile d’Épaone et se trouve en contact avec les hommes et les évènements religieux de l’éphémère royaume burgonde, notamment l’amplification d’Agaune (515).

Sigismond, roi des Burgondes (mort le 1ᵉʳ mai 524) Fils de Gondebaud, roi de 516 à 523, vénéré comme saint par l’Église catholique et l’Église orthodoxe. Premier roi burgonde catholique, il fonde l’abbaye d’Agaune (Saint-Maurice en Valais). Décapité par Clodomir, il devient saint patron de la Bohême.

Pape Hormisdas (514-523) Originaire de Campanie, ancien diacre du pape Symmaque. Pacificateur, il met fin au schisme acacien en 519 et entretient une correspondance suivie avec Avit de Vienne et Césaire d’Arles. Fêté le 6 août.


📖 Bibliographie de référence

  • Gaudemet J., Basdevant B., Les Canons des Conciles mérovingiens (VIᵉ–VIIᵉ siècles), Cerf, coll. « Sources chrétiennes », 1989.
  • Pontal O., Histoire des conciles mérovingiens, Cerf et IRHT, 1989.
  • Favrod J., Les Burgondes, Presses polytechniques et universitaires romandes, coll. « Le savoir suisse », Lausanne, 2002.
  • Heil U., Avitus von Vienne und die homöische Kirche der Burgunder, De Gruyter, 2011.
  • Wood I., The Merovingian Kingdoms, 450-751, Longman, 1994.
  • Duchesne L., Fastes épiscopaux de l’ancienne Gaule. Provinces du Sud-Est, tome I, Paris, Fontemoing, 1907 (2ᵉ éd.).
  • Roget de Belloguet D., « Commentaire sur l’étendue et les frontières du premier royaume de Bourgogne, d’après les vingt-cinq signatures épiscopales du concile d’Épaone, en 517 », Mémoires de l’Académie des sciences, arts et belles-lettres de Dijon, 1848.
  • Labbe Ph., Cossart G., Sacrosancta Concilia, Paris, 1671, tome 4 (édition critique des actes).

🛡️ Cadre juridique et patrimonial (sources)

  • Sources canoniques : édition critique des actes dans CCSL 148A (éd. C. Munier, 1963) et Sources chrétiennes (Gaudemet-Basdevant, 1989).
  • Diplôme impérial du 3 mars 831 : Louis le Pieux restitue le vicus Eppaonis à l’Église de Vienne (mention historique fondatrice pour l’identification du site).

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➡️ Lire la suite : [Partie 2 — D’Épaone au Dauphiné : les fouilles de Saint-Romain-d’Albon et la continuité patrimoniale d’un territoire fondateur].

En Résumé : Le concile d’Épaone, tenu en septembre 517 dans le royaume burgonde, réunit autour de saint Avit de Vienne et de saint Viventiole de Lyon vingt-quatre évêques signataires. Convoqué peu après l’avènement du roi catholique Sigismond (516), il promulgue 40 canons disciplinaires qui marquent durablement l’organisation de l’Église de Gaule. Sa localisation, longtemps débattue, fait aujourd’hui l’objet d’un consensus académique large en faveur de Saint-Romain-d’Albon (Drôme), site du vicus Eppaonis attesté en 831 par un diplôme de Louis le Pieux, sans toutefois que le statut de preuve archéologique stricte soit atteint. Cet article restitue le dossier scientifique : contexte burgonde post-romain, acteurs (Avit, Viventiole, Sigismond, Hormisdas), date précise, canons promulgués, et surtout débat critique sur les quatre hypothèses de localisation historiquement défendues.


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