D’Épaone au Dauphiné : les fouilles de Saint-Romain-d’Albon et la continuité patrimoniale d’un territoire fondateur
📌 En bref : Une opération archéologique préventive est en cours à Saint-Romain-d’Albon (Drôme), dans le cadre de l’opération municipale « Cœur de village » : diagnostic en mars 2024, déconstruction de l’îlot Servais, phase de fouilles principales en démarrage au printemps 2026. Premiers indices : traces d’occupation romaine et inhumations altomédiévales devant l’église. Ces données viennent enrichir le dossier de la localisation du concile d’Épaone (517), traité dans la Partie 1. Au-delà, ce même territoire concentre trois moments fondateurs : Épaone (517), l’élection du roi Boson de Provence au château de Mantaille (15 octobre 879), et la naissance du Dauphiné avec les comtes d’Albon (XIᵉ-XIVᵉ siècle), dont La Tour d’Albonreste le reliquat le plus visible.
Opération « Cœur de village », Saint-Romain-d’Albon — diagnostic mars 2024, fouilles en cours printemps 2026
🌟 Pourquoi Albon est-il un territoire exceptionnel ?
Avant d’entrer dans le détail, trois idées à retenir :
9 siècles d’histoire en moins de 10 km : un même espace géographique traversé par trois bascules fondatrices (religieuse, politique, dynastique).
Continuité institutionnelle rare : du domaine ecclésiastique de Vienne (VIᵉ siècle) aux Bosonides (IXᵉ siècle), puis aux comtes d’Albon et aux Dauphins (XIᵉ-XIVᵉ siècle), la transmission se fait sans rupture majeure.
Densité événementielle unique : un concile fondateur (Épaone, 517), une élection royale (Mantaille, 879), la naissance d’une principauté (Dauphiné, XIᵉ-XIVᵉ s.) — trois événements à portée européenne sur un périmètre de village.
Cette synthèse a été réalisée à l’initiative de trois personnes : Laurent Docher, Jérôme « le Mantaillard » et moi-même (Jean-Baptiste Mesona)
Laurent Docher et la passion d’Albon
Les sections qui suivent documentent chacun de ces points à partir des sources historiques et archéologiques.
📰 Actualité : les fouilles du « Cœur de village » à Saint-Romain-d’Albon
Saint-Romain-d’Albon n’est pas un village comme les autres. Sous ses rues et son parvis d’église, chaque coup de truelle ramène à la surface des fragments d’une histoire millénaire — gallo-romaine, mérovingienne, carolingienne. Depuis mars 2024, une campagne de fouilles préventives en dévoile progressivement la stratigraphie. Voici ce que l’on en sait à ce jour.
À l’occasion de l’opération municipale « Cœur de village » conduite par la commune d’Albon, une démarche archéologique préventive est engagée dans le bourg de Saint-Romain-d’Albon, sur la zone située devant l’église Saint-Romain (église incluse dans le périmètre étudié).
les fouilles du « Cœur de village » à Saint-Romain-d’Albon
Un opérateur identifié : Archeodunum
La signalétique officielle installée sur le chantier identifie Archeodunum comme opérateur des fouilles. Fondée en 1987 par trois jeunes archéologues suisses (siège à Gollion, Suisse), la société a essaimé en France il y a plus de vingt ans et compte aujourd’hui :
100 permanents dont 85 archéologues ;
plus de 30 ans d’expérience dans l’archéologie préventive ;
plus de 1 000 opérations réalisées à ce jour.
les fouilles du « Cœur de village » à Saint-Romain-d’Albon
Archeodunum est agréée par l’État et intervient sur l’ensemble du territoire national, pour toutes les périodes allant du Néolithique à nos jours. Son siège Sud-Est (04 72 89 40 53) pilote l’intervention à Saint-Romain-d’Albon. La société assure également une mission de diffusion scientifique (ouvrages, conférences, expositions, visites de terrain, accueil de scolaires) — un point qui prend tout son sens pour l’avenir du dossier albanais.
Ce que livrent les premières observations
Selon les premiers éléments communiqués à l’issue du diagnostic archéologique de mars 2024, la stratigraphie révèle des traces d’occupation romaine ainsi que des indices d’inhumations altomédiévales (datables des époques mérovingienne et carolingienne). Au printemps 2026, les fouilles principales sont en phase de démarrage, à la suite de la déconstruction de l’îlot Servais préalable au chantier d’aménagement.
D’après les premières observations communiquées sur le terrain, une équipe d’environ cinq archéologues d’Archeodunum intervient sur le site. Elle procède méthodiquement au dégagement et à la documentation des vestiges. Plusieurs couches d’occupation successives apparaissent au pied même de l’église Saint-Romain. (Témoignage de terrain de l’auteur, à confirmer par la communication officielle d’Archeodunum.)
les fouilles du « Cœur de village » à Saint-Romain-d’Albon
Cette zone — le parvis et le pourtour de l’église Saint-Romain — est précisément celle que les historiens et archéologues identifient depuis plus d’un siècle comme un secteur clé du vicus Eppaonis, ce grand domaine gallo-romain devenu possession de l’Église de Vienne au VIᵉ siècle.
Un cadre réglementaire précis : l’archéologie préventive
La signalétique installée sur le chantier rappelle également le cadre juridique de l’intervention. L’archéologie préventive, telle que définie par le Code du patrimoine, s’organise en trois étapes :
Diagnostic : l’État, par l’intermédiaire de ses Services régionaux de l’archéologie (SRA), commande un diagnostic sur environ 10 % de la zone concernée par un projet d’aménagement. Cette évaluation est confiée à un service public. (C’est l’étape réalisée en mars 2024 à Saint-Romain-d’Albon.)
Fouille : selon les résultats du diagnostic, une fouille archéologique peut être prescrite par l’État. Elle est financée par l’aménageur, qui choisit librement son opérateur (mise en concurrence). Cet opérateur doit être agréé ou habilité par l’État, qui exerce un contrôle sur le montage et le déroulement de l’opération. (C’est la phase qui démarre au printemps 2026, confiée à Archeodunum.)
Analyse et rapport : la fouille est suivie d’une phase d’analyse des données recueillies sur le terrain. Un rapport final rend compte des résultats. Les archives et les objets sont remis à l’État, qui en assure la conservation pérenne.
les fouilles du « Cœur de village » à Saint-Romain-d’Albon
Ces observations, bien que prometteuses, doivent être confirmées par les fouilles principales de 2026. Le déroulé dépendra des budgets disponibles et des aléas opérationnels. Les résultats définitifs seront publiés dans le rapport d’Archeodunum et du SRA Auvergne-Rhône-Alpes, attendu à l’horizon 2027.
Elles s’inscrivent néanmoins dans une convergence documentaire intéressante avec les sources écrites médiévales. Comme le souligne Nicolas Payraud à partir des travaux de Jean-Michel Poisson : « en 1009, le comte d’Albon possède déjà la partie occidentale de ce domaine, autour d’Albon, qui s’étend jusqu’à Anneyron et est probablement la villa Epaonis citée en 890 ».
les fouilles du « Cœur de village » à Saint-Romain-d’Albon
Autrement dit, la continuité d’occupation entre l’Antiquité tardive, l’époque mérovingienne et le Moyen Âge central paraît se renforcer campagne après campagne. Chaque découverte vient préciser le tableau. Mais ces données, bien que non probantes à elles seules, renforcent l’hypothèse de la localisation du concile d’Épaone (517) à Saint-Romain-d’Albon, déjà étayée par les sources médiévales et les travaux d’érudits (Poisson, Payraud, Buccio). La preuve archéologique directe d’un événement aussi éphémère reste, par nature, hors de portée.
Comment se déroule concrètement une fouille préventive ? (les quatre temps d’Archeodunum)
Pour démystifier le processus, voici le déroulé typique d’une opération préventive comme celle conduite par Archeodunum à Saint-Romain-d’Albon :
1️⃣ Diagnostic (mars 2024)
Commanditaire : État (via le SRA Auvergne-Rhône-Alpes).
Méthode : sondage d’environ 10 % de la zone concernée pour évaluer le potentiel archéologique.
Résultat pour Saint-Romain-d’Albon : présence de traces romaines et d’inhumations altomédiévales sur le parvis de l’église.
2️⃣ Prescription de fouille (printemps 2026)
Décision : l’État prescrit une fouille si le diagnostic est positif.
Financement : assuré par l’aménageur (ici, la commune d’Albon dans le cadre du projet « Cœur de village »).
Opérateur retenu : Archeodunum (agréé par l’État, 100 permanents, 30 ans d’expérience).
Durée estimée : plusieurs mois, calendrier exact soumis aux aléas opérationnels.
4️⃣ Analyse et rapport final (horizon 2027)
Remise à l’État : les archives et les objets sont remis au SRA, qui en assure la conservation pérenne.
Publication : le rapport final est publié par Archeodunum et le SRA Auvergne-Rhône-Alpes. Il fait état des données recueillies et propose une première interprétation scientifique.
Diffusion : versements possibles sur des plateformes comme HAL, Persée, ou dans des revues spécialisées (Archéologie médiévale, Revue archéologique de Narbonnaise, etc.).
Cette méthodologie, encadrée par le Code du patrimoine, garantit la rigueur scientifique de l’opération et sa traçabilité documentaire sur le long terme.
⚒️ Les fouilles archéologiques d’Albon : une histoire longue (1875-2026)
L’actualité des fouilles 2024-2026 ne sort pas de nulle part. Elle s’inscrit dans une séquence d’investigations archéologiques qui s’étend sur près d’un siècle et demi. En voici les grandes étapes.
🔹 1875 : la basilique funéraire mérovingienne
Découverte, à Saint-Romain-d’Albon, d’une basilique rectangulaire à abside semi-circulaire.
Mise au jour d’une vingtaine de sarcophages mérovingiens.
Première reconnaissance officielle du site comme « important site paléo-chrétien » (reconnaissance complétée par les fouilles de M. Duc au début du XXᵉ siècle).
Il n’en reste plus rien de visible aujourd’hui, mais la documentation de cette découverte reste une pièce maîtresse du dossier.
🔹 1994-2002 : les fouilles de Jean-Michel Poisson
Des fouilles archéologiques programmées sont menées par Jean-Michel Poisson, de 1994 à 2002, sur le site de la Tour d’Albon.
Mise en évidence d’une vaste villa gallo-romaine, appartenant à l’Église de Vienne au VIᵉ siècle.
Rattachement explicite du site, par Poisson et par Nicolas Payraud, à l’ancienne Épaone mérovingienne.
Association des vestiges aux mentions médiévales d’Épaone/Ebaone (devenu Albione/Albone au XIᵉ siècle), attesté ensuite comme vicus et comme chef-lieu d’ager à l’époque carolingienne.
L’ensemble de ces travaux a fait l’objet d’une publication de référence en 2024 : Le château des comtes d’Albon (Drôme). Recherches historiques et archéologiques, 1993-2006, sous la direction de Jean-Michel Poisson, avec la collaboration de Vincent Buccio (Presses universitaires de Lyon).
🔹 1982 et 2012 : protection aux Monuments historiques
Arrêté du 8 mars 1982 : inscription au titre des monuments historiques des ruines du château (notice Mérimée PA00116878).
Arrêté du 11 juin 2012 : classement au titre des monuments historiques de l’ensemble des vestiges archéologiques (tour, chapelle, aula, murailles, parcelle d’assiette).
📍 Visite : la Tour d’Albon, hameau de La Tour, commune d’Albon (Drôme), accès libre depuis le bourg. Une passerelle pédagogique longe les vestiges.
🔹 2024-2026 : l’opération « Cœur de village » (Archeodunum)
Mars 2024 : diagnostic archéologique préventif.
Printemps 2026 : démarrage des fouilles principales, après déconstruction de l’îlot Servais. Opérateur : Archeodunum (société suisse fondée en 1987, filiale française agréée par l’État, 100 permanents dont 85 archéologues, plus de 1 000 opérations).
Horizon 2027 : publication attendue du rapport d’Archeodunum et du SRA Auvergne-Rhône-Alpes.
Convergence des indices à l’horizon 2026
À l’aune de ces différentes campagnes, les indices mis en évidence forment aujourd’hui un faisceau cohérent :
le diplôme de Louis le Pieux du 3 mars 831 mentionnant à Épaone deux églises en ruine dédiées à saint André et saint Romain ;
la villa Epaonis citée en 890 ;
la mention de 1009 signalant qu’à cette date « le comte d’Albon possède déjà la partie occidentale de ce domaine, autour d’Albon, qui s’étend jusqu’à Anneyron » (Payraud) ;
la basilique funéraire mérovingienne à vingtaine de sarcophages découverte en 1875 ;
les fouilles Poisson de 1994-2002 ;
et désormais, les premiers indices mis au jour sur le parvis et autour de l’église par l’opération « Cœur de village ».
Chacune de ces données prise isolément ne prouve rien. Prises ensemble, elles dessinent un faisceau d’indices de plus en plus dense — qui vient renforcer l’hypothèse de localisation discutée en Partie 1, sans pour autant la démontrer formellement.
🔗 Transition : si les fouilles en cours nous éclairent sur l’occupation médiévale du site, elles s’inscrivent aussi dans une longue séquence historique qui relie Antiquité, haut Moyen Âge et naissance du Dauphiné. Penchons-nous maintenant sur cette continuité exceptionnelle, visible à travers trois moments clés sur moins de dix kilomètres.
🏰 Albon, écrin d’une mémoire fondatrice (du concile au comté)
Perché sur un éperon rocheux dominant la vallée du Rhône, le site d’Albon est bien plus qu’un simple village de la Drôme. C’est un écrin de mémoire où s’entremêlent près de deux millénaires d’histoire, attestés par les sources écrites comme par l’archéologie.
🔹 Antiquité et haut Moyen Âge : un domaine gallo-romain en devenir
Dès l’époque romaine, ce promontoire est occupé par une villa gallo-romaine, possession ensuite attestée de l’Église de Vienne au VIᵉ siècle. Le site est mentionné dans les chartes médiévales comme vicus Eppaonis, grand domaine agricole et religieux. Les fouilles de 1875 y révèlent une basilique funéraire mérovingienne à vingtaine de sarcophages, première reconnaissance officielle d’une occupation chrétienne importante.
🔹 Xᵉ–XIᵉ siècle : l’émergence des Guigues
Au tournant de l’an mil, une puissante famille locale — les Guigues — s’impose sur le territoire. Vers 1029-1030, l’archevêque de Vienne leur concède la partie sud du comté de Vienne. C’est le début d’une dynastie comtale qui façonnera l’avenir de la région.
🔹 XIᵉ–XIVᵉ siècle : de la seigneurie au Dauphiné
Depuis leur forteresse perchée, les Guigues bâtissent un pouvoir territorial qui s’étend des Alpes au Rhône. En 1110, Guigues IV prend le surnom de Delphinus — d’où naîtra le Dauphiné de Viennois. En 1349, Humbert II cède ce territoire au royaume de France : Albon devient le berceau symbolique de la principauté devenue légende et d’un titre encore porté par les héritiers présomptifs du trône jusqu’à la Révolution.
Pourquoi ce site est-il exceptionnel ?
Continuité spatiale : un même lieu occupé sans interruption depuis l’Antiquité.
Continuité institutionnelle : du domaine ecclésiastique de Vienne aux comtes d’Albon, puis aux Dauphins.
Impact historique : trois bascules fondatrices (religieuse, politique, dynastique) en un périmètre limité.
Cette continuité d’occupation et de centralité régionale n’est pas anecdotique : elle invite à élargir le regard au-delà du seul concile de 517. Les sections qui suivent détaillent cette exceptionnelle densité historique.
🏰 De 517 à 1349 : trois moments fondateurs sur dix kilomètres
L’hypothèse d’Épaone à Saint-Romain-d’Albon ne serait qu’une curiosité érudite si elle ne s’inscrivait pas dans une continuité historique exceptionnelle que peu de territoires français peuvent revendiquer. En moins de dix kilomètres autour du bourg, trois événements majeurs de l’histoire européenne se sont enchaînés sur près de neuf siècles.
Continuité spatiale : un même espace géographique traversé par neuf siècles d’histoire active, dans un rayon de dix kilomètres.
Continuité institutionnelle : du domaine ecclésiastique de Vienne (VIᵉ s.) aux Bosonides (IXᵉ s.), puis aux Guigonides/Dauphins (XIᵉ-XIVᵉ s.), la transmission se fait par sédimentation, sans rupture majeure.
Densité événementielle : trois bascules de nature différente (religieuse, politique, dynastique) en un périmètre limité, chacune ayant une portée à l’échelle européenne.
Les sections qui suivent reprennent chacun de ces moments en détail.
517 – Le concile d’Épaone : matrice ecclésiastique
Premier acte (traité en Partie 1) : la réunion des vingt-quatre évêques du royaume burgonde, dont les canons feront jurisprudence dans le droit canonique gaulois pendant tout le haut Moyen Âge. Épaone est alors possession de l’Église de Vienne, et devient pour quelques jours le centre de gravité spirituel d’un royaume entier.
Trois siècles et demi plus tard, à quelques kilomètres seulement du site présumé du concile d’Épaone, sur la commune voisine d’Anneyron, un autre acte fondateur s’accomplit au château de Mantaille. Le 15 octobre 879, prélats et seigneurs se réunissent en concile au château de Mantaille (entre Anneyron et Châteauneuf-de-Galaure) afin de choisir l’homme le plus apte à protéger l’Église et le pays. Ils choisissent Boson de Provence comme roi et décident de la restauration du royaume de Bourgogne.
L’assemblée rassemble six archevêques et dix-sept évêques, issus des diocèses d’Aix, Arles, Autun, Avignon, Besançon, Chalon, Genève, Grenoble, Langres, Lausanne, Lyon, Mâcon, Marseille, Tarentaise, Valence et de nombreux autres. C’est la première « élection libre » d’un roi franc sans considération de descendance carolingienne — une inflexion institutionnelle majeure dans l’histoire politique de l’Occident.
Boson (né vers 844, mort le 11 janvier 887), beau-frère de Charles le Chauve et beau-fils de l’empereur Louis II le Jeune, est couronné quelques jours plus tard à Lyon par l’archevêque Aurélien, et installe sa capitale à Vienne. Il devient ainsi le premier roi à imposer une royauté élective, autonome et indépendante des Carolingiens directs, au sein de l’imperium francorum du IXᵉ siècle.
Les ruines du château de Mantaille, dit « château Barbe-Bleue », dominent aujourd’hui encore la vallée du Bancel — mémoire muette d’un événement qui a fait de ce coin de la Drôme, pendant quelques semaines d’automne, le centre politique de toute la Burgondie.
Ruines du château de Mantaille, à Anneyron, où fut élu Boson de Provence le 15 octobre 879
1009-1349 – L’épopée des comtes d’Albon et la naissance du Dauphiné
Un troisième chapitre s’ouvre à l’aube du XIᵉ siècle, toujours sur ce même territoire. D’après Nicolas Payraud citant Isabelle Cartron, les premières implantations dès 1009 au château de Moras, villa voisine de Mantaille et d’Albon, sont issues de la décomposition d’un ancien domaine fiscal carolingien des Bosonides — ceux-là mêmes issus du lignage de Boson.
📌 En savoir plus : qui sont les Bosonides ? Les Bosonides sont un lignage royal issu de Boson de Provence (roi de Bourgogne élu en 879). Leur domaine fiscal carolingien, réparti dans la vallée du Rhône, se décompose progressivement au Xᵉ-XIᵉ siècle en châtellenies et seigneuries locales. Ce sont ces fragments qui, à partir de 1009, sont repris par les Guigues et deviennent le socle territorial du comté d’Albon, futur Dauphiné. La continuité est donc directe : la matière première du pouvoir comtal albanais est d’origine bosonide.
La continuité territoriale est saisissante : le pouvoir royal bosonide se mue, par sédimentation féodale, en pouvoir comtal albonais. L’histoire fait ici sa propre généalogie.
Guigues Iᵉʳ le Vieux, tige des Dauphins
Selon Gérard Giordanengo, professeur à l’École nationale des chartes, Guigues Iᵉʳ d’Albon (vers 995/1000 – 22 avril 1074/75), décédé à Cluny, sire de Vion (Ardèche), comte d’Albon, est la tige des futurs dauphins de Viennois. En 1023, le comté de Vienne fut concédé à l’archevêque de Vienne par Rodolphe III de Bourgogne, qui le subdivisa vers 1029-1030 en deux fiefs : l’Albon (sud) attribué à Guigues Iᵉʳ, et la Maurienne (nord-est) attribuée à Humbert aux Blanches Mains.
La Tour d’Albon, siège d’une dynastie
Depuis le château d’Albon, au XIᵉ siècle, les premiers comtes installent sur la colline une motte, construite sur un éperon naturel, par la suite emmotté et surélevé lors de la constitution de la plate-forme artificielle. À l’intérieur de la basse-cour, un complexe palatial comprenant un vaste bâtiment à étages construit en pierre à usage résidentiel (camera) et une salle d’apparat (aula) date des XIᵉ – XIIᵉ siècles.
La Tour d’Albon que l’on peut voir aujourd’hui — cette tour carrée de pierre juchée sur sa motte à 388 m d’altitude — incarne le berceau symbolique du Dauphiné, puisque c’est depuis ce site que la dynastie des Guigues a bâti la principauté qui portera ce nom. C’est ici, sur ce promontoire, que la dynastie qui allait donner son nom à une province entière a pris son essor.
La Tour d’Albon (XIIIᵉ siècle), seul élément encore debout du château des comtes d’Albon — cœur originel du futur Dauphiné de Viennois
De Guigues IV « Dauphin » à l’apanage royal
C’est Guigues IV d’Albon (vers 1095-1142) qui porte le premier le surnom Delphinus (« Dauphin »), dès 1110. Son descendant Guigues V (1125-1162) en fait un titre, et le comté d’Albon devient progressivement le Dauphiné de Viennois. Par un lent et continu travail de construction territoriale, les Dauphins bâtissent alors, des Alpes à la vallée du Rhône, une des plus puissantes principautés du sud-est de la France actuelle — qui restera jusqu’au milieu du XIVᵉ siècle terre d’Empire.
La branche aînée s’éteint en 1228 avec Béatrice d’Albon, qui porte le Dauphiné à la maison capétienne de Bourgogne. Et en 1349, avec l’acte de cession signé par Humbert II, dernier dauphin de Viennois, le Dauphiné est rattaché au royaume de France comme apanage réservé aux héritiers présomptifs de la couronne — d’où le titre de « Dauphin » porté par les futurs rois de France jusqu’à la Révolution.
Le blason du Dauphiné, héritier direct du surnom porté par Guigues IV d’Albon dès 1110
Trois matrices complémentaires : à quoi tient la singularité d’Albon
Le tableau synthétique placé en ouverture de cette section présente la chronologie. Mais ce qui fait la singularité patrimoniale d’Albon, c’est la nature même de l’articulation entre les trois séquences : chaque moment s’appuie sur la strate précédente et prépare la suivante.
Du concile au domaine fiscal : le territoire d’Épaone, possession de l’Église de Vienne en 517, est attesté en 831 comme vicus Eppaonis dans le diplôme de Louis le Pieux. Ce même territoire, en tant que domaine impérial carolingien, entre ensuite dans le patrimoine des Bosonides.
Du domaine bosonide au comté d’Albon : les premières implantations guigonides au château de Moras, villa voisine de Mantaille et d’Albon, sont issues — selon Payraud citant Cartron — « de la décomposition d’un ancien domaine fiscal carolingien des Bosonides ». La filiation institutionnelle est directe.
Du comté à la principauté : la Tour d’Albon et le complexe palatial du XIᵉ-XIIᵉ siècle sont l’écrin où la dynastie Guigues construit, patiemment, la puissance qui portera le Dauphiné jusqu’à son rattachement au royaume de France en 1349.
Peu de villages de deux mille habitants peuvent se prévaloir d’une telle densité. C’est précisément ce que les fouilles en cours viennent rappeler, pierre après pierre, indice après indice.
Carte schématique : les trois sites fondateurs en nord Drôme
N
↑
┌──────────────────────────────────────────────┐
│ │
│ ★ MANTAILLE │
│ (Anneyron, ruines) │
│ → Élection de Boson, 879 │
│ • │
│ • │
│ • ~5 km │
│ • │
│ RHÔNE ★ SAINT-ROMAIN-D'ALBON │
│ ║ → Concile d'Épaone, 517 │
│ ║ → Fouilles « Cœur de village » │
│ ║ → Église Saint-Romain │
│ ║ \ │
│ ║ \ ~1,5 km │
│ ║ \ │
│ ║ ★ LA TOUR D'ALBON │
│ ║ → Berceau du Dauphiné │
│ ║ (XIᵉ-XIVᵉ s.) │
│ ║ │
└──────────────────────────────────────────────┘
Drôme — Plaine de la Valloire
Trois sites, moins de dix kilomètres, neuf siècles d’histoire concentrée. La continuité spatiale et institutionnelle (domaine ecclésiastique de Vienne, puis Bosonides, puis Guigonides) explique cette densité sans équivalent dans la région.
Trois moments fondateurs sur dix kilomètres
Frise chronologique synthétique
476 517 879 1009-1349 1349
│ │ │ │ │
▼ ▼ ▼ ▼ ▼
Chute Concile Concile de Émergence puis Rattachement
Rome d'Épaone Mantaille épanouissement du Dauphiné
Occ. (Avit, (élection des comtes au royaume
Sigismond) de Boson) d'Albon de France
→ Dauphiné (Humbert II)
────────────────────────────────────────────────────────────────►
Royaume Royaume de Saint-Empire Apanage royal
burgonde Bourgogne romain français
restauré germanique
(Bosonides)
La densité des événements politiques et religieux qui jalonnent l’histoire d’Albon, du Vᵉ au XIVᵉ siècle, dessine une rare continuité de centralité régionale — fait d’autant plus remarquable que la commune n’a jamais été urbanisée à grande échelle, ce qui a préservé le potentiel archéologique du sol.
🏛️ Pour une valorisation patrimoniale à hauteur d’enjeu
À la lumière de cette stratification historique exceptionnelle, on peut s’interroger sur la dissymétrie qui sépare aujourd’hui le rayonnement scientifique du dossier d’Albon (publications de Jean-Michel Poisson, Nicolas Payraud, Vincent Buccio ; recherches universitaires en cours) et la modestie de sa traduction publique sur le terrain.
Ce constat n’a rien d’une mise en cause des collectivités, qui ont déjà engagé des actions notables (classement aux Monuments historiques en 1982 et 2012, opération « Cœur de village », passerelle pédagogique au pied de La Tour). Il invite plutôt à franchir une étape supplémentaire : passer d’une protection patrimoniale ponctuelle à une stratégie de valorisation cohérente à l’échelle du territoire élargi.
Un triangle patrimonial à la mise en valeur inégale
Saint-Romain-d’Albon, La Tour d’Albon et Mantaille forment un triangle patrimonial unique en Drôme. Leur traitement actuel reste toutefois hétérogène :
La Tour d’Albon : classée Monument historique (1982, 2012), accessible librement, équipée d’une passerelle pédagogique — mais la narration historique du site et de son rôle dans la naissance du Dauphiné reste peu développée.
Château de Mantaille (Anneyron) : ruines méconnues du grand public, quasiment sans signalétique, alors même que s’y est déroulé un événement fondateur de l’histoire politique européenne (élection de Boson, 879).
Saint-Romain-d’Albon : opération archéologique active en 2024-2026, mais aucun dispositif de médiation publique n’accompagne encore les fouilles à destination des habitants et des visiteurs.
Articulation entre les trois sites : aucune signalétique reliant les trois, aucun itinéraire thématique, aucun équipement muséographique synthétique.
Les fouilles actuelles offrent une fenêtre d’opportunité scientifique et institutionnelle. Plusieurs orientations méritent d’être étudiées par les acteurs publics concernés.
Action
Bénéfice attendu
Acteurs concernés
Diffusion scientifique des résultats de la campagne 2024-2026 (rapport, conférence publique, mises à jour Mérimée)
Rendre le dossier albanais accessible au-delà du cercle universitaire
Opérateur archéologique, SRA, DRAC, commune
Signalétique graduée : panneaux explicatifs sur le parvis Saint-Romain, à La Tour, aux ruines de Mantaille
Clarifier le récit historique pour les visiteurs et les habitants
Commune d’Albon, commune d’Anneyron, Communauté de communes Porte de DrômArdèche
Itinéraire patrimonial « D’Épaone au Dauphiné » reliant les trois sites
Créer un parcours touristique et pédagogique cohérent
Porte de DrômArdèche, Département de la Drôme
Espace muséographique léger intégré à un équipement existant, présentant les trois séquences historiques
Raconter l’histoire locale de manière pédagogique et immersive
Commune, associations locales, Département
Inscription complémentaire à l’inventaire des vestiges altomédiévaux récemment apparus
Renforcer la protection juridique des découvertes récentes
Candidature au label « Pays d’art et d’histoire » à l’échelle intercommunale
Structurer une offre culturelle pérenne et reconnue
Ministère de la Culture, Région, intercommunalité
Un triple intérêt : scientifique, mémoriel et public
Au-delà de toute considération promotionnelle, ces orientations recouvrent trois ordres d’intérêt distincts, chacun légitime en lui-même :
🔬 Intérêt scientifique Consolider, sur la durée, un terrain d’étude de premier plan pour la transition Antiquité tardive – haut Moyen Âge en vallée du Rhône. Le site présente la rare configuration d’un domaine ecclésiastique continu du VIᵉ au XIIᵉ siècle, dont la stratigraphie reste pour partie préservée.
📖 Intérêt mémoriel Rendre lisible, pour les habitants du territoire comme pour les visiteurs, une profondeur historique attestée par la documentation et l’archéologie, sans la travestir en mythe local. Restituer un récit nuancé est un service rendu autant aux érudits qu’au grand public.
🏛️ Intérêt public Structurer une offre culturelle territoriale ancrée sur des fondements scientifiques solides, à l’instar de ce qui s’est construit ailleurs autour d’autres sites mérovingiens et carolingiens (Saint-Maurice d’Agaune, Cluny, Brioude). Cette dimension, sans être l’objectif premier, peut accompagner naturellement les deux précédentes.
Une approche ouverte, respectueuse des compétences de chacun
Ces propositions n’engagent évidemment ni l’INRAP, ni les autorités scientifiques, ni les collectivités citées, qui restent seules compétentes pour interpréter les données de terrain et arbitrer les choix patrimoniaux. Elles ouvrent simplement un espace de réflexion, à un moment où la conjonction de trois facteurs crée des conditions particulièrement favorables à une démarche concertée :
une campagne archéologique active (opération « Cœur de village », 2024-2026) ;
des publications scientifiques récentes (Poisson-Buccio, 2024) ;
une mémoire locale documentée et portée par plusieurs acteurs culturels du territoire.
Cette démarche suppose, pour se concrétiser, que l’ensemble des acteurs concernés en partagent l’opportunité et s’en saisissent à leur rythme, chacun dans son champ de compétence.
🎨 Un patrimoine au-delà du mérovingien : le vitrail monumental de Saint-Martin-des-Rosiers
La commune d’Albon ne se résume pas à la séquence Épaone → Mantaille → Dauphiné. Elle recèle aussi l’une des œuvres d’art sacré moderne les plus remarquables de la région : un vitrail monumental de 60 m², signé Franco Borga (1978), dans l’église Saint-Martin-des-Rosiers, hameau de la commune.
église Saint-Martin-des-Rosiers, hameau de la commune d’Albon
Une œuvre née d’un accident patrimonial
En 1977, la voûte du chœur de l’église Saint-Martin-des-Rosiers s’effondre. Face à l’ampleur des dégâts, une décision audacieuse est prise : plutôt que de reconstruire les murs en pierre, séparer la nef des ruines du chœur par un immense vitrail qui laisse entrer la lumière. L’œuvre est confiée à l’artiste italien Franco Borga, qui la réalise en 1978.
Superficie : 60 m².
Rôle architectural : séparation de la nef et des vestiges du chœur effondré.
Statut : l’office de tourisme Porte de DrômArdèche et plusieurs sources régionales présentent ce vitrail comme l’un des plus grands vitraux modernes d’Europe.
Adresse : Place de l’église de Saint-Martin-des-Rosiers, hameau de la commune d’Albon (26140).
Vitrail monumental de Franco Borga (60 m², 1978), église Saint-Martin-des-Rosiers, Albon — un des plus grands vitraux modernes d’Europe
Un signal patrimonial fort
Ce vitrail signale, à sa manière, que le territoire d’Albon est un lieu de création patrimoniale vivante, pas seulement un conservatoire mémoriel. Là où l’archéologie ramène à la surface les traces du VIᵉ siècle sous la nef de Saint-Romain, c’est une œuvre moderne du XXᵉ siècle qui s’est inscrite, à quelques kilomètres, dans le tissu des trois autres églises remarquables de la commune (Saint-Romain, Saint-Philibert, Saint-Martin-des-Rosiers).
L’articulation entre ces différents sites — La Tour d’Albon (médiéval), Saint-Romain-d’Albon (mérovingien/actuel), Saint-Philibert (roman, XIᵉ siècle, avec prieuré issu de l’abbaye de Tournus), Saint-Martin-des-Rosiers (art contemporain) — dessine une offre patrimoniale plus riche encore que la seule séquence historique médiévale.
Elle renforce l’argument développé précédemment : la commune d’Albon mérite une lecture patrimoniale intégrée, capable d’articuler les époques (antique, mérovingien, roman, médiéval, moderne) plutôt que de les traiter en silos distincts.
Vitrail monumental de Franco Borga (60 m², 1978), église Saint-Martin-des-Rosiers, Albon — un des plus grands vitraux modernes d’Europe
📍 Visite : l’église est en principe ouverte au public, sous réserve des éventuels travaux. Se renseigner auprès de la mairie d’Albon ou de l’office de tourisme Porte de DrômArdèche.
❓ Questions en suspens et limites des connaissances
Par souci de transparence scientifique, il est utile d’énoncer clairement les points qui restent ouverts dans ce dossier. Ce qui suit relève de ce que les chercheurs appellent les incertitudes légitimes — à ne pas confondre avec des remises en cause radicales.
Concile d’Épaone (517) : aucune preuve archéologique directe ne confirme sa localisation à Saint-Romain-d’Albon. Les indices disponibles (toponymie, stratigraphie, inhumations, mentions médiévales, autorité de Poisson et Payraud) forment un faisceau cohérent, mais non une preuve absolue au sens juridique du terme.
Élection de Boson (879) : les sources écrites attestent l’événement sans ambiguïté. Le château de Mantaille à Anneyron est généralement admis comme lieu de l’assemblée, mais certaines études anciennes discutent encore la topographie précise du site castral primitif.
Fouilles 2024-2026 : les résultats définitifs seront publiés dans le rapport de l’opérateur archéologique et du SRA Auvergne-Rhône-Alpes, attendu à l’horizon 2027. Ces données pourront renforcer, nuancer ou compléter certaines hypothèses actuelles — sans qu’il soit possible, à ce stade, d’anticiper leur portée exacte.
Généalogie des premiers Guigues : l’articulation précise entre Bosonides et Guigonides reste discutée par les spécialistes (Manteyer 1925, Laffont 2009, Mazard 1999). La continuité institutionnelle est documentée ; la continuité dynastique directe, davantage conjecturale.
Cette transparence sur les zones d’incertitude n’affaiblit pas le dossier — elle en garantit la rigueur et permet au lecteur de distinguer ce qui relève du fait établi, de l’hypothèse solide, et de la question ouverte.
🚀 Agir pour le patrimoine d’Albon : voies d’implication concrètes
Ce dossier patrimonial est l’affaire de tous. Voici comment chacun peut s’en saisir, selon son profil et sa disponibilité.
Appuyer une stratégie de valorisation intercommunale
Porte de DrômArdèche, Département de la Drôme, Région AURA
Visiter les sites emblématiques
La Tour d’Albon (hameau de La Tour) — accès libre, passerelle pédagogique le long des vestiges.
Ruines du château de Mantaille (commune d’Anneyron) — accès limité, à vérifier auprès de la mairie d’Anneyron.
Église Saint-Romain-d’Albon (centre du village) — point d’observation actuel des fouilles Archeodunum (selon accessibilité du chantier).
Église Saint-Martin-des-Rosiers (hameau de la commune d’Albon) — vitrail monumental de Franco Borga (60 m², 1978), présenté comme l’un des plus grands vitraux modernes d’Europe. Ouverture sous réserve.
Église Saint-Philibert (hameau de Saint-Philibert, commune d’Albon) — église romane du XIᵉ siècle, ancien prieuré dépendant de l’abbaye de Tournus.
Église Saint-Philibert (hameau de Saint-Philibert, commune d’Albon) — église romane du XIᵉ siècle, ancien prieuré dépendant de l’abbaye de Tournus.
Suivre les recherches
Publications scientifiques : Presses universitaires de Lyon, Archéologie médiévale, Revue archéologique de Narbonnaise.
Plateforme ouverte du patrimoine (POP, ministère de la Culture) : pop.culture.gouv.fr.
Poisson J.-M., Buccio V., Le château des comtes d’Albon (Drôme). Recherches historiques et archéologiques, 1993-2006, Presses universitaires de Lyon, 2024.
Payraud N., Châteaux, territoires et résidences seigneuriales en Dauphiné aux XIIIᵉ-XVᵉ siècles, thèse de doctorat, Université Lyon 2, 2009 (archive HAL).
Favrod J., Les Burgondes, Presses polytechniques et universitaires romandes, coll. « Le savoir suisse », Lausanne, 2002.
Demotz F., La Bourgogne, dernier des royaumes carolingiens (855-1056), Lausanne, 2008.
Ressources en ligne
Persée (www.persee.fr) : articles universitaires sur le royaume burgonde et la castellologie dauphinoise.
Gallica (gallica.bnf.fr) : numérisations anciennes, y compris Labbe-Cossart 1671.
Cairn (shs.cairn.info) : articles sur l’archéologie d’Albon, dont la recension 2024 de l’ouvrage Poisson-Buccio.
Archives départementales de la Drôme (archives.ladrome.fr) : fonds relatifs aux fouilles de Saint-Romain-d’Albon.
❓ FAQ – Questions fréquentes sur les fouilles et la continuité patrimoniale
1. Que sait-on de l’opération « Cœur de village » à Saint-Romain-d’Albon ? Une opération archéologique préventive est conduite dans le bourg, dans le cadre d’un projet d’aménagement communal. Le diagnostic de mars 2024 a révélé des traces d’occupation romaine et des indices d’inhumations altomédiévales sur le parvis et autour de l’église Saint-Romain. Les fouilles principales sont en phase de démarrage au printemps 2026, après la déconstruction de l’îlot Servais. L’opérateur identifié par la signalétique de chantier est Archeodunum, société agréée par l’État (fondée en 1987, 100 permanents dont 85 archéologues). Selon les premières observations communiquées sur le terrain, environ cinq archéologues sont mobilisés.
2. Ces fouilles confirment-elles l’identification d’Épaone à Saint-Romain-d’Albon ? Elles ne constituent pas une preuve directe de la tenue du concile en 517 — preuve que l’archéologie ne peut que difficilement apporter pour un événement de quelques jours. Mais elles renforcent la documentation de la continuité d’occupation chrétienne et funéraire du site aux périodes concernées, cohérente avec l’identification traditionnelle d’Épaone discutée en Partie 1 du dossier.
3. Pourquoi parle-t-on de La Tour d’Albon comme du « berceau du Dauphiné » ? Parce que c’est depuis le site castral d’Albon, au XIᵉ siècle, que Guigues Iᵉʳ et ses successeurs ont bâti le comté qui, via Guigues IV dit « Dauphin » (1110), donnera son nom au Dauphiné de Viennois. La tour carrée de pierre encore visible aujourd’hui est le reliquat monumental du centre de pouvoir originel d’une dynastie qui a gouverné une principauté alpine pendant plus de trois siècles, jusqu’au rattachement à la couronne de France en 1349.
4. Quel lien entre le concile d’Épaone et le château de Mantaille ? Les deux sites, distants de quelques kilomètres seulement, illustrent la continuité historique exceptionnelle de ce territoire : au concile ecclésiastique de 517 répond, en 879, l’assemblée politique de Mantaille où les évêques et seigneurs élisent Boson roi du royaume de Bourgogne restauré — première « élection libre » d’un roi franc hors descendance carolingienne directe. La continuité spatiale est doublée d’une continuité institutionnelle, le domaine fiscal des Bosonides nourrissant ensuite les premières implantations des Guigonides à partir de 1009.
5. Peut-on visiter ces sites aujourd’hui ? Oui. La Tour d’Albon (hameau de La Tour, commune d’Albon) est accessible librement et dispose d’une passerelle pédagogique aménagée le long des vestiges. Les ruines du château de Mantaille se trouvent sur la commune d’Anneyron. L’église Saint-Romain-d’Albon (centre du village) est le point d’observation actuel des fouilles Archeodunum.
6. Qu’en est-il du vitrail de Franco Borga à Saint-Martin-des-Rosiers ? L’église Saint-Martin-des-Rosiers (hameau de la commune d’Albon) abrite un vitrail monumental de 60 m² signé Franco Borga (1978), installé à la suite de l’effondrement de la voûte du chœur en 1977. Il est présenté par l’office de tourisme Porte de DrômArdèche comme l’un des plus grands vitraux modernes d’Europe. Il complète le patrimoine artistique remarquable de la commune, qui compte également l’église Saint-Philibert (XIᵉ siècle, prieuré dépendant de l’abbaye de Tournus).
📚 Glossaire complémentaire
Bosonides : lignage issu de Boson de Provence (roi de Bourgogne en 879), dont les domaines fiscaux carolingiens se décomposent au Xᵉ-XIᵉ siècle en châtellenies qui deviendront la matrice du comté d’Albon.
Dauphin de Viennois : titre porté dès 1110 par Guigues IV d’Albon (Delphinus), étendu à sa principauté, qui devient « le Dauphiné ». Après 1349, le titre désigne l’héritier présomptif du trône de France.
Guigonides : dynastie comtale d’Albon, du nom récurrent de Guigues porté par ses chefs successifs, à l’origine du Dauphiné.
Motte castrale : tertre artificiel surmonté d’une tour, dispositif fortifié caractéristique du Xᵉ-XIIIᵉ siècle, dont La Tour d’Albon constitue un exemple remarquable.
Vicus : agglomération secondaire à l’époque romaine et altomédiévale, sans statut de cité.
🧑🎓 Mini-biographies
Boson de Provence (v. 844 – 11 janvier 887) Fils de Bivin de Gorze, beau-frère de Charles le Chauve, beau-fils de l’empereur Louis II le Jeune. Élu roi de Bourgogne au château de Mantaille le 15 octobre 879, couronné à Lyon par l’archevêque Aurélien, il installe sa capitale à Vienne. Premier roi franc élu librement sans filiation carolingienne directe. Sa descendance, les Bosonides, est à la racine du lignage des comtes d’Albon.
Guigues Iᵉʳ d’Albon, dit « le Vieux » (v. 995/1000 – 22 avril 1074/75) Tige de la dynastie des comtes d’Albon, futurs Dauphins de Viennois. Reçoit vers 1030 la partie sud du comté de Vienne subdivisé par l’archevêque. Considéré comme le fondateur du pouvoir comtal à Albon. Décède à Cluny après un retrait monastique.
Guigues IV d’Albon, dit « Dauphin » (v. 1095 – 1142) Premier comte d’Albon à porter le surnom Delphinus dès 1110. Son descendance et la principauté qu’elle gouverne porteront ce nom, qui deviendra celui de tout le Dauphiné de Viennois.
Humbert II de Viennois (1312-1355) Dernier dauphin de Viennois indépendant. En 1349, il cède le Dauphiné au royaume de France par le traité de Romans, ouvrant la tradition selon laquelle le titre de Dauphin sera désormais porté par l’héritier présomptif de la couronne de France.
Jean-Michel Poisson (archéologue contemporain) Médiéviste, directeur des fouilles archéologiques d’Albon (1994-2002, puis campagnes ultérieures jusqu’en 2006). Auteur, avec Vincent Buccio, d’un ouvrage de référence : Le château des comtes d’Albon (Drôme). Recherches historiques et archéologiques, 1993-2006, Presses universitaires de Lyon, 2024.
Nicolas Payraud (archéologue contemporain) Médiéviste, auteur de la thèse Châteaux, territoires et résidences seigneuriales en Dauphiné aux XIIIᵉ-XVᵉ siècles (Lyon 2, 2009), spécialiste de la castellologie dauphinoise et du dossier d’Albon-Épaone.
Franco Borga (artiste italien du XXᵉ siècle) Maître verrier italien, auteur du vitrail monumental de 60 m² installé en 1978 dans l’église Saint-Martin-des-Rosiers à Albon, à la suite de l’effondrement de la voûte du chœur en 1977. Œuvre présentée comme l’un des plus grands vitraux modernes d’Europe par l’office de tourisme Porte de DrômArdèche.
📖 Bibliographie de référence
Poisson J.-M., Buccio V., Le château des comtes d’Albon (Drôme). Recherches historiques et archéologiques, 1993-2006, Presses universitaires de Lyon, 2024.
Payraud N., Châteaux, territoires et résidences seigneuriales en Dauphiné aux XIIIᵉ-XVᵉ siècles, thèse de doctorat, Université Lyon 2, 2009.
Manteyer G. de, Les origines du Dauphiné de Viennois, Gap, 1925.
Demotz F., La Bourgogne, dernier des royaumes carolingiens (855-1056), Lausanne, 2008.
Ripart L., « Du royaume aux principautés : Savoie-Dauphiné, Xᵉ-XIᵉ siècles », in Les principautés au Moyen Âge, Bordeaux, 1979.
Mazard C., « À l’origine d’une principauté médiévale : les Dauphins de Viennois », 1999.
Cartron I., travaux sur les domaines fiscaux carolingiens des Bosonides.
Giordanengo G., École nationale des chartes, contributions sur l’origine des comtes d’Albon.
🛡️ Cadre juridique et patrimonial
Site archéologique de la Tour d’Albon : inscrit au titre des monuments historiques par arrêté du 8 mars 1982 (notice Mérimée PA00116878).
Ensemble des vestiges archéologiques (tour, chapelle, aula, murailles, parcelle d’assiette) : classé au titre des monuments historiques par arrêté du 11 juin 2012.
Diplôme impérial du 3 mars 831 : Louis le Pieux restitue le vicus Eppaonis à l’Église de Vienne (mention historique fondatrice).
Opération « Cœur de village » – Saint-Romain-d’Albon : diagnostic archéologique préventif réalisé en mars 2024 ; déconstruction de l’îlot Servais ; phase de fouilles principales en démarrage au printemps 2026 (calendrier indicatif sous réserve de la programmation budgétaire et opérationnelle).
✉️ Pour aller plus loin
Vous souhaitez approfondir l’histoire patrimoniale d’Albon, du Dauphiné ou de la Drôme des collines ? Vous travaillez sur un projet éditorial, touristique ou pédagogique autour de ce patrimoine mérovingien et médiéval ?
Résumé : Cette seconde partie du dossier sur le concile d’Épaone (517) part du sol pour remonter vers l’histoire longue. Une opération archéologique préventive est en cours à Saint-Romain-d’Albon (Drôme), dans le cadre de l’opération « Cœur de village » : diagnostic en mars 2024, déconstruction de l’îlot Servais, fouilles principales en démarrage au printemps 2026. Les premières observations livrent des traces d’occupation romaine et des indices d’inhumations altomédiévales sur le parvis et autour de l’église Saint-Romain. Ces découvertes viennent documenter l’hypothèse d’identification d’Épaone à Saint-Romain-d’Albon. L’article élargit ensuite la perspective à la continuité historique exceptionnelle du territoire : l’élection du roi Boson de Provence au château de Mantaille (15 octobre 879), première royauté élective hors descendance carolingienne directe, puis la naissance du Dauphiné avec les comtes d’Albon issus des Bosonides (XIᵉ-XIVᵉ siècle), dont La Tour d’Albon, encore debout, constitue le reliquat visible. Trois moments fondateurs sur moins de dix kilomètres et neuf siècles d’histoire concentrée.
En savoir plus sur APPARTENANCES
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.